Toujours m’émerveilleront les associations que peut opérer le cerveau humain à la vitesse fulgurante des liens hypertextes dans l’univers digital ! Ainsi d’un flacon d’Ajax aperçu il y a un instant près d’une cuvette de WC – rencontre triviale qui n’a rien en soi d’incongru en un tel lieu, me direz-vous. Certes, mais absorbé comme on l’imagine par des considérations géostratégiques dans la position du penseur de Rodin, je me suis retrouvé d’un coup au cœur d’une autre guerre, celle de Troie, me récitant mentalement des vers de Sophocle dans sa tragédie éponyme du détergent sanitaire. De nouveau penché sur ma table de travail, tel l’Empereur en campagne, grande difficulté à me sortir de l’esprit un vers envahissant d’Ajax : « Qui a le droit avec soi peut aller le front haut ».
lundi 21 mars 2011
Front de maire
Toujours m’émerveilleront les associations que peut opérer le cerveau humain à la vitesse fulgurante des liens hypertextes dans l’univers digital ! Ainsi d’un flacon d’Ajax aperçu il y a un instant près d’une cuvette de WC – rencontre triviale qui n’a rien en soi d’incongru en un tel lieu, me direz-vous. Certes, mais absorbé comme on l’imagine par des considérations géostratégiques dans la position du penseur de Rodin, je me suis retrouvé d’un coup au cœur d’une autre guerre, celle de Troie, me récitant mentalement des vers de Sophocle dans sa tragédie éponyme du détergent sanitaire. De nouveau penché sur ma table de travail, tel l’Empereur en campagne, grande difficulté à me sortir de l’esprit un vers envahissant d’Ajax : « Qui a le droit avec soi peut aller le front haut ».
S’il s’agit d’une énigme à quoi me soumettraient les dieux, reconnaissons qu’elle est aisément décryptable ! N’est-ce point grâce à ma brillante intervention aux Nations Unies, en effet, qu’une coalition internationale déterminée a aujourd’hui toute légitimité pour libérer la Libye du joug d'un dictateur sanguinaire ? J’en conviens en toute humilité : oui, j'ai le droit dans mes bottes ! Depuis hier, la France a aussi le Front haut ! Rendons-lui en justice, c’est clairement à Rikiki que nous devons cette formidable réussite au premier tour des cantonales ! Je lui répète depuis des mois que le Front est son talon d’Achille, et voilà que le Front le talonne à la talonnette au-delà des sondages ! Eh bien, quand nous sommes dans certains cantons littéralement balayés par un tsunami, lui continue d’écouter dans un grand ravissement la météo Marine ! A-t-il jamais entendu parler d'Ajax ou d'Achille ?
Maigre consolation dans ma pauvre ville : nous y avons le Front bas, si l’on peut dire, grâce à une abstention généreuse, mais aussi la queue entre les jambes dans le deuxième canton, pour emprunter à la langue cynophile. Il serait vain en effet, soyons francs, de prétendre ici que mon caniche ait le moral au beau fixe, en ce début de printemps dont le soleil ne suffit point à réchauffer nos os usés de campagne. Aperçu ainsi ce matin sur Internet la photo d’une veillée funèbre de vitrine à l’issue du scrutin. Il ne semble pas à première vue que Charles Trenet y chantait « Y a d’la joie ». Des amis inquiets m’assurent même avoir entendu ma candidate hurler à la mort sous la pleine lune au milieu de la nuit ; tout vêtu de noir comme un jeune pope, son ex-futur remplaçant venait de prendre congé par un baiser… sur le front. Funeste présage ! L’impressionnante armada que nous avions déployée n’aura donc hélas pas suffi à assurer notre victoire ! Cette semaine d’entre-deux tours ne sera qu'un long chemin de croix où, suçant le vinaigre sous les épines, nous devrons feindre encore l’espoir d’une impossible résurrection.
Aussi, pendant ce temps, mon agaçante agasse volettera-t-elle joyeusement dans des cages d’escalier pour s'assurer d'y faire son nid, appelant tous les ascenseurs par leur petit nom, sonnant à chaque porte, jacassant, cajolant, enjôlant, enfumant jusqu’à ce que dimanche soir, quand elle aura bien chanté dans les urnes, Jacques Prévert, à pas de loup, vienne lui arracher une plume pour écrire son nom à côté du mot victoire, dans un coin du tableau. M’en veux d’avoir bêtement refusé de lui fourguer ma salle des fêtes, par jalousie bien sûr plus que par scrupule, mais aussi, on s’en souviendra, par crainte d’une homonymie de fort mauvais augure. Ne vend-on pas après tout sur les marchés des salades et des actifs pourris ?... Bêtise ou ironie du calendrier, nous clôturerons dimanche dans la ville la semaine digitale ! Précisément le jour où, enfin, ma gazza ladra ne me contestera plus cette sale défaite dont elle rêvait pourtant de faire… une agora numérique ! « Oh à pie day ! »
samedi 12 mars 2011
Y'a comme un défaut !
« Mise en connexion, par un conducteur de faible résistance, de deux points entre quoi existe une différence de potentiel. » Telle est de mémoire la définition du court-circuit dans mon Petit Robert, lue ce matin par Denise. Si j’ai bien compris, les électrotechniciens appelleraient « défaut » ce que la langue populaire nomme plus poétiquement « court-jus », comme on dirait d’un expresso bien serré. Ces quelques arabesques liminaires pour confesser que je viens de prendre une sacrée châtaigne ! Humiliant paradoxe, relèvera-t-on, dans une affaire où mon problème est de n’avoir pas été mis au courant !
Où veux-je en venir ? A cela : la santé du petit Rikiki m’inquiète ; je crains en effet qu’il ne soit atteint du syndrome de Raynaud. Pourquoi ? Parce que dans le costume qu’il m’a taillé sur mesure voilà à peine quinze jours, « y’a comme un défaut », pour dire les choses à sa manière. Après avoir prétendu miser sur mon potentiel pour retrouver un peu de jus, le voilà qui déjà me traite comme le dernier des French Doctors ! Résultat, porté hier au pinacle par la presse, je me retrouve aujourd’hui dans la peau d'un ministre désarmé. Alors que je rame pour refaire de la France le chouchou de Bruxelles, Razibus me court-circuite et réussit à nous griller ! Soyons francs : je ne serais pas étonné que dans la coulisse on nous préparât déjà un film nommé Libya, dans quoi l’ex-épouse d’un romancier-philosophe en col blanc partagerait l’affiche avec la prima donna... On m’avait donné l’assurance que, moi au Quai, le Château ne serait plus en levittation ; je le retrouve en pleine lévytation ! Comment eussé-je pu comprendre qu'il ne s'agissait que d'une réforme de l'orthographe ?
Ceux qui me connaissent savent cependant que je n'ai pas une nature revancharde. Loin de moi, donc, l’idée d’exprimer ici une quelconque rancœur personnelle ; encore moins de dénoncer le moindre hiatus entre la volonté de notre grand petit prince et la mienne. Il m’importe seulement d’attirer gravement l’attention de mes concitoyennes et de mes concitoyens sur le grave danger que pourrait faire courir à notre démocratie un engagement militaire français prématuré contre Tripoli. N’oublions pas qu’ici et maintenant, les 20 et 27 mars, nous avons pour mission prioritaire de barrer la route au socialisme, à la faveur d’une multitude providentielle de scrutins cantonaux ! Voilà l’urgence de notre combat ! Ainsi, pendant que d’autres bombaient le torse en solo devant micros et caméras, ne suis-je pas peu fier d’avoir obtenu discrètement de nos partenaires européens qu’aucune action commune ne soit entreprise contre la Libye avant que notre vaillante candidate communale ait libéré le deuxième canton !
A ce propos, nos troupes avancent, porte après porte, rue après rue, cage d’escalier après cage d’escalier. Les gens osent de nouveau sortir sur les marchés depuis que nos écharpes y rassurent comme des casques bleus. Pas de quartiers, nous ferons rendre gorge à ma pie voleuse ! Ses mercenaires reprennent des boîtes à lettres ? Ils les bourrent comme des urnes ? Les portraits de l’usurpatrice souillent nos murs et nos portes ? Nous nettoierons tout demain avec le soutien des populations ! Déjà les enfants font le V de la victoire sur notre passage en nous réclamant des chewing-gums ! Des femmes en soquettes embrassent nos valeureux résistants ! Les oiseaux chantent, le soleil brille : bientôt nous célèbrerons la Libération dans la joie du printemps !
Une presse indigne, offerte à la censure et à la propagande de l’Occupant, me donne à lire entre les lignes que notre dame de pique en déroute aurait prévu d’opérer, mercredi, l’évacuation de ses blessés en poussettes et en fauteuils roulants ! Vu l’état de la voirie, je doute que ces pauvres hères affamés puissent aller bien loin si nous ne leur donnons pas un sérieux coup de main ! Le 27 au soir, galvanisée par mon succès, la France regardera enfin vers moi avec espoir, repentante de s'être donnée en 2007 au plus mauvais des conducteurs ! Le temps sera venu de le mettre hors circuit, sauf à prendre le risque insensé qu’il pète les plombs ! On ne me fera plus mariner, je serai l'Ampère de la Nation !
dimanche 6 mars 2011
Matthieu (5, 38-39)
Me dis que je pourrais confier à tous ces jeunes fougueux et enthousiastes qui se pressent sur mon passage cette autre vérité, que je crois bien aussi de Napoléon : « La révolution doit apprendre à ne pas prévoir ». En ce sens, puisque nous n’avions nous-mêmes hélas rien prévu des secousses sismiques qui viennent d’ébranler nos frères arabes, je me glorifie que la France soit toujours dirigée par d’ardents révolutionnaires demeurés fidèles au message de l’Empereur. Je ne serais donc point étonné que, à l’occasion de ma visite d’État, les siècles pyramidaux me contemplassent avec une révérence hautement justifiée.
A ce propos, avouerai-je que je me contente de lever les yeux au ciel quand on me rappelle ici la visite familiale, à Noël, du président d'une communauté de communes sarthoise, petit roi mage accessoirement hôte de Matignon. En vérité, eussé-je été plus clairvoyant que lui sur le devenir de la région que je me serais bien abstenu de le mettre en garde, respectueux en cela de cet autre adage napoléonien : « N’interrompez jamais un ennemi qui est en train de faire une erreur. » Soyons francs : de quel droit ce vague Premier ministre, moins enjoué que le chant grégorien qui accompagne ses rillettes, se permet-il de persifler le prestigieux premier violon du gouvernement, qui procède notoirement du Château sans la moindre sous-traitance ?
Ainsi par exemple, à seule fin de me nuire, claironne-t-il dans la presse que Razibus est le meilleur et seul candidat de la droite pour 2012. A d’autres, je connais la chanson ! Entre nous, je l’ai entonnée moi-même au Nouvel an à Brasília pour fourguer nos Rafale à Dilma, avec le succès que l’on sait ! Soyons sérieux, même à la troisième démarque Rikiki sera aussi invendable dans un an que le fleuron de notre avionneur national, qui comme lui bat malheureusement de l’aile ! Surtout avec un commercial aussi convaincant que notre moine de Solesmes ! Croyez-moi, spécialiste autoproclamé des questions de défense, ce monsieur ferait mieux de s’occuper à surveiller de près notre Marine nationale !
J’ai gardé pour la fin de ce billet l’évocation d’une blessure profonde et douloureuse, à quoi l'amateur falot du Maine n’est sans doute pas étranger, tant je le crois capable d’avoir inspiré la vilenie d’un jeune turlupin socialiste de mon opposition municipale. Je veux parler de l’affront fait à mon honneur lundi en conseil, sous les yeux horrifiés du gotha journalistique national, venu célébrer dans ma métropole le retour de l’enfant prodige au Quai ! Voilà donc à quoi s’abaisse une gauche sans éthique, alors même qu’elle accuse une pauvre adjointe de quartier de faire vitrine aux cantonales sans étiquette ! Disons-le sans détour : on laisse sans broncher un jeune scélérat m’attaquer ignoblement sur des questions de cumul d’indemnités, de pensions et d’émoluments alors que je n’ai jamais failli à une droiture qui confine à la raideur jusque dans mes bottes !
C’est indigne ! C’est répugnant ! Qu'en pense monsieur Hessel et pourquoi ce silence ? Relisant Le Cid au lit dans l’espoir d’y trouver l’apaisement du sommeil, me suis senti lundi soir profondément touché par cette tragédie de classe de quatrième ! Rêve depuis chaque nuit de provoquer mon paltoquet morveux en duel ! Seul me retient au réveil le sort funeste d'un pauvre Comte dans cette histoire ! Je crains en effet qu’un jeune socialiste ne soit pas prêt de nos jours à se faire tuer pour laver dans son sang l’honneur d’un homme ! « Ô rage ! ô désespoir ! ô jeunesse ennemie ! / N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ? » Voulant faire diversion pour me calmer, Denise m’a rappelé doucement la parole de Matthieu : « Vous avez appris qu'il a été dit : œil pour œil, dent pour dent. Mais moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui l'autre aussi. » Matthieu !!! Décidément ma mie digitale, votre doigté décline ! Je préfère encore Corneille à cette racine du christianisme...
dimanche 27 février 2011
OK d'accord !
Retour du Brésil, une ancienne ministre des Affaires étrangères me faisait remarquer l’autre jour que les mauvaises nouvelles tombent parfois en Rafale. Me suis abstenu de lui répondre que les bonnes aussi, tant à quelqu’un toujours malheur est bon comme l’enseigne le proverbe. Soyons francs : il n’est point déplaisant de voir la poisse s’accrocher à ses Basques quand on l’a traînée trop longtemps à ses semelles. Denise me souffle d’offrir « La pâtisserie pour les nuls » en cadeau de départ à notre amatrice de cornes de gazelle, puisqu'elle est au bout du rouleau. Rentrée à la maison, m’assure-t-elle, elle aura tout loisir de s’essayer à la génoise, élément de base du diplomate et de l’ambassadeur, moins collants au dentier et plus fins au palais que les douceurs orientales.
A ce propos, je ne résiste pas au plaisir de rapporter un appel impromptu de Rikiki vendredi sur mon portable, dans cette langue magnifiquement vivante qui est la sienne : « Alain, y paraît que t’as fait r’viv’ les quais dans ta ville, hein, qu’y z’étaient complètement en ruine, c’est vrai ça ? Une merveille de rénovation qu’elle me dit ma femme, même qu’elle a pensé en faire une chanson (Oh oui, ravale-moi encore la façade !). Si t’es sympa, tu me fais en vitesse trois devis pour le quai d’Orsay, qu’il est à l’abandon depuis des années dans un État pas possib’ ! Brice y fait expulser la vioque qui le squatte, je la fourre dans un taxi pour Tobrouk avec son jules, j’te donne le chantier et pis toi tu r'dores mon blouson pour 2012, d'accord ? T’es gentil, hein, tu m’donnes ta réponse tout d’suite pasque j’ai aussi l’accro de Boucher sur le coup ! A plus ! »
J’étais comblé bien sûr, mais ma joie le disputait à l’angoisse de me retrouver brutalement sans Défense, de surcroît au milieu du gué dans un scrutin cantonal déterminant pour l’avenir de notre Démocratie. Sentiment vite estompé cependant par l’appel du devoir : le salon de la rotonde ne se refuse pas, surtout quand il vous est offert par l’un des plus brillants présidents de l’histoire de la République, qui plus est à la manœuvre aux prestigieuses manettes du G8 et du G20 ! Jamais je ne me suis dérobé quand sont en jeu l’honneur et le rang de la France dans le monde ! Si telle est la volonté de Razibus, je suis donc disposé à cumuler les Affaires étrangères et la Défense, sans décharge municipale.
Je comprendrais en effet que nos forces armées prissent mal que je quitte l’hôtel de Brienne au bout de trois mois et demi, comme un vulgaire ministre de la IVe République en des temps où, me dit-on, il fallait être prêt à valser pour entrer au gouvernement… Deux fois moins longtemps à la Défense que mon prédécesseur au nom de stade en 57-58, c'est un peu volage, voire effet-maire, je l’admets humblement. Surtout quand on est célébré par l’état-major comme le plus grand ministre de la Défense du XXIe siècle, sinon de tous les temps ! N’est-ce pas Bismarck qui disait que « la diplomatie sans les armes, c’est la musique sans les instruments » ? Toute la presse me joue « Sambre et Meuse » : quel triomphe ! J'arrive au Quai en fanfare !
Quel bonheur et quelle émotion aussi, tout de même, de me retrouver lundi grand patron du « Département », comme on dit dans les chancelleries ! N’est-ce pas un superbe clin d’œil du destin à ma candidate au Conseil général ? Notre pie revêche doit piaffer de rage dans son nid à cette heure, forçant pour nous pondre un communiqué assassin, jacasserie sans lecteurs dans quoi elle prétendra que les affaires de la ville me sont, décidément, de plus en plus étrangères ! Furieux que l’histoire me repasse les plats avec autant de complaisance, je ne serais point étonné que déjà même son chien et elle me vissent Premier ministre ! De grâce, madame, si vous faisiez un peu de bicyclette, vous sauriez que je ne suis pas dans ce gouvernement une rustine en quête de dissolution ! Non, dans cette partie de jeu de l’oie présidentielle, je préfère sauter la case Matignon pour atterrir directement sur celle de l’Elysée en 2012. En parachute, car j’ai bien sûr décidé de ne pas rendre mon paquetage !
lundi 21 février 2011
Alzheimaire
Hier, en déplaçant des livres, Denise a exhumé un vieux polar du Fleuve Noir : Votez Bérurier, en édition originale. Émotion de retrouver là, entre les doigts caressants de ma femme digitale, un San-Antonio vintage de mes années à Normale Sup… Entre les deux tours de la présidentielle de décembre 1965, je m’en souviens très bien, ce bouquin le disputait aux Mémoires du cardinal de Retz sur ma table de chevet, rue d'Ulm. Plaisir à en feuilleter quelques pages après déjeuner, comme il y a plus de quarante ans en douce dans un cours de grec ou de philologie médiévale… Soutien indéfectible et affectueux de Rikiki, je me dis que les Français ont peut-être après tout, à leur façon, voté Béru en 2007.
A ce propos, passé la soirée d’hier à préparer la visite du président Razibus demain dans notre ville, pour un bilan Alzheimer au CHU. Sait-on que cette terrible maladie neuro-dégénérative, à ce jour incurable, frappe plus de 800 000 personnes en France ? L'équivalent de la population de notre métropole ! Elle touche hélas de surcroît toutes les couches de la société, sans distinction, et l’on ignore trop souvent que la classe politique elle-même paie un très lourd tribut à ce fléau national. C’est très grave, comme le pointe Frédéric Dard dont Les pensées de San-Antonio sont curieusement classées entre celles de Pascal et ma Tentation dans notre bibliothèque familiale. Comme en écho à la visite présidentielle, Denise y a trouvé ce matin ceci, qui ne manque pas de profondeur nonobstant une apparente légèreté : « Un politicien ne peut faire carrière sans mémoire, car il doit se souvenir de toutes les promesses qu’il lui faut oublier. » Entre nous, je doute fort que notre petit Tom garde plus qu’un autre le souvenir de ses absences… C'est que, comme San-Antonio, il nous sert lui aussi La Vérité en salade !
Plus sérieusement, combien voyons-nous hélas de maires, de députés, de ministres dans la force de l’âge, apparemment en possession de tous leurs moyens, ahuris et déboussolés qu’on leur mette un jour sous le nez des déclarations écrites ou enregistrées dont ils ont totalement perdu la mémoire, comme si elles avaient été proférées à leur insu, voire forgées par quelque imitateur à seule fin de leur nuire ! Comment leur faire comprendre sans les heurter qu’ils avaient bien publiquement juré, quelque temps auparavant, renoncer définitivement à la convoitise de telle charge ou de tel mandat ? Qu’ils avaient pris avec solennité tel engagement jamais honoré ? Ce serait cruellement les contraindre à regarder dans les yeux ce « mal qui répand la terreur », et vous fait oublier jusqu’à votre nom quand on commence à vous affubler du sien !
Pour me rassurer, un maire-adjoint officiant au CHU m’assure qu’une haine tenace résiste en général aux assauts de la maladie, quand bien même le patient oublie à qui il la voue. Ce n’est à mon sens qu’une piètre consolation, tant il me semble que, fussé-je atteint de ce terrible mal, je serais embarrassé d’un ressentiment cornélien dont l’unique objet eût fui ma mémoire à tire-d’aile. Si la vengeance est un plat qui n’a nul besoin d’être réchauffé au micro-ondes, encore le repas doit-il être pris à deux, et si possible en dehors de l’unité Alzheimer d’un hôpital ou d’un EHPAD ! Pourquoi pas, par exemple, à la loyale dans une urne de chef-lieu de canton ? En chiens de faïence, façon Bas les Pattes ou Mes hommages à la donzelle !
L’actualité du weekend me conduit cependant à m’interroger. Cette épouvantable maladie qui déleste l’être humain de sa connaissance, de ses savoirs et de ses compétences ne toucherait-elle pas aussi prématurément parfois des sujets encore très jeunes, athlètes en pleine forme physique et intellectuelle ? Ainsi de nos malheureux footballeurs qui, hier encore champions de France, se montrent chaque semaine bien incapables de mettre un ballon dans les filets, comme si leur pauvre cerveau avait été ramolli à l'instar de leurs mollets, voire déprogrammé ! Le capitaine de l'équipe parle d’une débâcle, et l'entraîneur d’un cauchemar, qui m’accuse en claironnant que « la Défense n’a rien fait » ! Voulait-il donc que je fisse sauter nos paras en plein match sur le stade de Lorient ? Soyons francs : nos joueurs sont perdus, désorientés, à tel point que je me demande aujourd’hui s’il ne faudrait pas tout simplement oublier le grand stade… A ce propos, que le dircab me retrouve le mégalo qui a imaginé ce projet pharaonique : j’aurais deux mots à lui dire ! Mais que m'a-t-il pris d'écouter le président du Conseil général ? Celui-là aussi, croyez-moi, il a Du Mouron à se faire !
lundi 14 février 2011
Des boute-en-train
Je doute que, dans les instituts d’études politiques ou à l’ENA, on initie encore nos étudiants aux rudiments de l'hippologie, science pourtant indispensable à une parfaite connaissance de l’homme et de la femme politiques dans leur complexe globalité. Dans ma jeunesse, nos maîtres savaient en effet que les partis, comme les électeurs, doivent s’assurer de miser sur le bon cheval, de sorte à ne pas se retrouver, un beau matin au réveil, avec un tocard au parlement ou à l’Elysée. C'est qu'une élection n’est au fond qu’une course hippique à deux tours, où l’on fait son pari gagnant dans les urnes. A ce propos, je voudrais vous parler aujourd’hui de la saillie et des règles strictes qui la gouvernent, en politique comme dans nos prestigieux haras nationaux.
La saillie – à quoi ne répugnait pas le Général dans ses conférences de presse, mais c'est là une autre histoire – est soumise à un rituel immuable et rigoureux, dont croit hélas pouvoir s’affranchir de nos jours une classe politique composée de petits fonceurs, façon Razibus, trop pressés de tirer leur coup franc pour s’embarrasser d’arabesques et autres préliminaires inutiles. Si je n’ai pas personnellement, me semble-t-il, une réputation de joyeux drille qu'on s'arrache aux noces et aux banquets, ce billet dominical n’en est pas moins, comme on va voir, un vibrant plaidoyer pour l'urgente réhabilitation du boute-en-train en politique.
Soyons francs, le sujet est un peu délicat : je remercie donc les parents de bien vouloir pour une fois éloigner quelques instants leurs enfants de ce blogue. Une remarque liminaire, pour éviter par ailleurs tout malentendu : si en hippologie, comme on sait, le boute-en-train est aussi appelé « agaceur », je ne voudrais pas que mes fidèles crussent que je vais évoquer une énième fois ici telle agasse qui m’aurait prétendument soufflé un siège au parlement en 2007. Bien au contraire, mon propos est d'entretenir le lecteur du savant processus en cours par quoi, sans précipitation, je pourrai l’an prochain enfin « honorer » la République. Dans cette acception originelle, le boute-en-train est le cheval retenu, forcé à l'abstinence, dont on exploite l’abnégation dans les haras pour vérifier qu’une jument est bien en chaleur, avant de la présenter à un superbe étalon ayant mission de la saillir.
Quel rapport avec la politique, me demanderez-vous ? C’est bien simple : l’électorat est un corps vivant, noble, sensible et délicat que, telle une jument de race, on prépare à la chose par des préliminaires sous-traités au rabais, sans espoir de conclusion pour le prestataire de service. Comment ? Disons, au hasard, à la faveur d’un très modeste scrutin cantonal... Inapte à déclencher de véritables chaleurs, un second rôle sans talent ni notoriété y campe le boute-en-train chargé d’exciter par procuration l’appétit de l’électeur, en distribuant par exemple des images sensuelles et aguichantes du grand étalon, promu, vanté, mais non exposé directement à ce stade. Si l’opération réussit, le boute-en-train est aussitôt remisé aux écuries avec un seau d’avoine, cependant que le corps électoral excité s’abandonne frénétiquement au superbe étalon, dans un scrutin national torride où, enfin, la noble bête à pedigree engrossera la République de ses belles œuvres ! Comme on voit, ce n’est pas un coup d’épée dans l’eau ; le jeu en vaut vraiment la chandelle !
Fine connaisseuse, Denise me fait remarquer que c’est un peu, sur un autre mode, ce que les socialistes appellent une primaire. Si l’on veut, mais à cette différence près que l’électorat socialiste est confronté au déferlement fougueux et brouillon d’un troupeau de boute-en-train tous résolus à la saillie, dans quoi la meilleure des juments ne saurait retrouver son étalon ! Alors elle tape du sabot, elle rue, elle s’énerve ; c’est le signe flagrant, nous enseignaient jadis nos maîtres, qu'elle n’est pas du tout prête, à l'instar de l'électeur. On la comprend : grâce à Dieu, tous ces ânes excités ont déjà en brayant gaspillé leur semence !
lundi 7 février 2011
Blues
« Sur la laine du bruit quelque objet de silence, mais si vaste.
Il y va de l’amour, de son mouvement vers les vitrines attentives.
Qui s’arrête et contemple ? Ici la pensée organise l’exposition des oripeaux, et le charme s’éternise.
Là, des chats géants grattent la terre, l’acier du silence et la croyance sans objet. »*
« Le sel noir » d'Édouard Glissant encore à fleur de peau, tel le sable chaud d’une plage de Martinique, Denise et moi pleurons ce matin Andrée Chedid, partie trop vite rejoindre au Paradis le chantre des Antilles. Pourquoi la mort ne boude-t-elle pas les poètes, tel l’hiver les cerises ? Angoisse, malaise, panique : je ne me sens pas très bien. Ces vers m’intriguent qui me résistent comme une grille de mots croisés. Faut-il à tout prix les saisir ou bien les laisser filer entre ses doigts comme des alizés ? Vaine interrogation... Je crains hélas, cher maître, que vos « vitrines attentives » ne figurent le magasin bleu d’un mouvement qui ne déclenche plus guère d'amour ou de liesse populaire… « Qui s’arrête et contemple ? », demandez-vous pudiquement. Peut-être quelques chiens dans la nuit, levant à peine la patte au bout d’une laisse trop pressée de rentrer à la maison.
Si j’en crois Denise, « l’exposition des oripeaux » renverrait aux belles écharpes bleues de la campagne… Pourquoi pas, mais qui dira jamais la pensée qui les organise ? La pensée ? Un esprit de revanche, tout au plus, mais ne confondons pas ici esprit et pensée quand il s'agit d'évoquer le vide ! Et puis, qu'est un charme qui s’éternise dans une vitrine sinon un charme qui ne se vend pas ? Il passe au soleil du temps dès avant les soldes et la braderie. C'est que, comme le bleu des foulards, le charme est périssable : indigo, il retournera à la poussière dans les urnes.
Poussière ? Figurant faute de mieux le chat géant du poète, ma pie voleuse gratte de sa patte la terre de son grand parc, telle une poule de basse-cour, pour en faire un grand jardin partagé : Saint-Martin partageant son manteau comme nous n’avons point su partager nos écharpes (elles ne sont pas de soie mais d’entre-soi, soit dit en passant). Est-ce donc cela le socialisme ? Soyons francs : ma dame de pique est impossible mais, comme l’écrit Andrée Chedid, « L’impossible est le seul adversaire digne de l’homme. »** Oui, continuer de se battre est la seule façon de repousser le mot « fin », fût-ce dans une pauvre cantonale, comme dirait ma meilleure ennemie cancérologue. Non, aucune croyance n’est sans objet, cher Edouard Glissant, pour peu qu’elle aide à vivre ou à survivre. Il faut croire en la victoire, même la plus improbable, comme en Dieu !
Evoqué en fin de semaine la possibilité de donner à notre grand pont levant le nom du poète martiniquais disparu. Les responsables de la voirie m’opposent stupidement l’incongruité sémantique d’un pont Glissant pour l’usager (piéton, cycliste ou automobiliste). Pour éviter tout malentendu ou dérapage, on me suggère de me rabattre sur la patinoire. Bonjour la poésie !
Le père de l’antillanité sera inhumé après-demain au Diamant, sous le soleil créole de son île natale. Regret de ne pouvoir m’y rendre au nom de la France et du président très Rikiki (24% dans les sondages : monsieur Thiers prend son quart !). A ce propos, s'assurer que la petite dame du Quai d’Orsay n’a pas profité du dernier vol du poète pour fuir à l'œil dans la Caraïbe le harcèlement des médias... Et accessoirement y faire passer ses bleus au soleil :
« Beauté beauté le monde est là et c’est ton corps bleui. »***
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* Edouard Glissant, Villes, in Le sel noir
** Andrée Chedid, Néfertiti et le rêve d'Akhenaton
*** Edouard Glissant, Plaies, in Le sel noir
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